• Déplacement du Président de l’UGAB, Berge Setrakian, en Arménie : Constat sur l’impact de la guerre en Artsakh et perspectives

Déplacement du Président de l’UGAB, Berge Setrakian, en Arménie : Constat sur l’impact de la guerre en Artsakh et perspectives

16 juin 2021

Berge Setrakian, Président de l’UGAB Monde, revient sur sa visite récente en Arménie et en Artsakh. En tant que responsable d’une organisation mondiale à but non lucratif depuis plus de 20 ans et avec le recul d’un engagement pour l’Arménie qui remonte à plus de 30 ans, il nous livre son point de vue sur la situation actuelle. Il évoque aussi la manière dont ces conclusions pourraient inspirer une vision et stratégie de réponse nouvelle par l’UGAB dans les mois et années à venir.

Q. Quel était le but de cette première visite en Arménie et en Artsakh depuis la fin de la guerre ?

J’étais déterminé à voir par moi-même et en toute franchise les retombées de la guerre et ce, sous de multiples angles. L’avis est partagé sur le fait que la réalité est complexe et amère pour les populations d’Arménie et d’Artsakh, voire pour l’ensemble du peuple arménien. Mais c’est une chose de suivre l’actualité et de s’entretenir avec des sources bien informées, et c’en est une autre d’évaluer et analyser l’état des choses par soi-même.

Accompagné de Vasken Yacoubian, Président de l’UGAB en Arménie, notre objectif était avant tout de prendre le pouls du peuple arménien. Car ce sont avant tout eux que les missions de l’UGAB servent – en matière d’éducation, de culture, d’aide humanitaire, de développement socio-économique – et auprès d’eux que nous sommes engagés, pour soutenir le plus grand nombre, tant en Arménie qu’en Artsakh. Nous souhaitions entendre les familles déplacées dans le sud de l’Arménie, celles qui ont été forcées d’abandonner leurs maisons et s’installer dans ce qui reste de l’Artsakh autonome après l’accord de cessez-le-feu. Nous voulions également rencontrer le clergé local et constater de nos yeux les dégâts et surtout les menaces qui pèsent encore par les forces azéries sur notre patrimoine religieux, les églises comme les sites saints anciens d’Artsakh. C’est en pleine connaissance de cause et avec une vision claire, que nous pourrions ensuite prendre les décisions stratégiques sur la façon dont l’UGAB devait procéder. Comment l’issue tragique de cette guerre affecte-t-elle nos efforts d’aujourd’hui et influe-t-elle sur les nouvelles priorités pour l’avenir ? Telles étaient les questions qu’il fallait nous poser.

Q. Quel fut votre itinéraire ?

Le hasard a voulu que ma visite coïncide avec une mission prévue par Sa Sainteté Karékine II du 3 au 6 juin. Il s’agissait d’un itinéraire ambitieux et potentiellement dangereux qui nous emmenait du sud de l’Arménie à l’Artsakh, en passant par les territoires arméniens désormais occupés par l’Azerbaïdjan et aujourd’hui surveillés par les forces de maintien de la paix russes. Au cours de ces 4 jours, nous avons pu nous rendre dans le village de Shurnukh, près de la frontière dans le Syunik, pour rencontrer des familles déplacées et expulsées de leurs maisons par les Azéris qui occupent désormais la moitié du village. Nous avons également rendu visite aux habitants de Goris et rendu hommage aux héros tombés sur le champ d’honneur dans le cimetière récemment créé pour les martyrs de la région. Une fois en Artsakh, nous avons tenu à visiter les anciens monastères d’Amaras et de Gandzasar. Nous avons bien entendu passé beaucoup de temps avec les habitants d’Artsakh et nous avons échangé avec les soldats russes qui font partie de cette nouvelle donne, en visitant une de leur base militaire. Pendant toute la durée de la visite, nous étions conscients de la présence constante des forces azéries partout où nous nous rendions.

Q. Comment décririez-vous la situation générale ?

Je dirais qu’elle est tendue du fait de la nouvelle donne géopolitique dans la région et des prochaines élections parlementaires en Arménie. Elle est aussi encore assez intense si l’on considère le lourd nuage d’incertitude qui plane sur l’ensemble du pays ainsi que le choc et le chagrin qui accablent le peuple arménien.

La situation est fragile, compte tenu des nombreux facteurs en jeu et de toutes les inconnues. Il est évident qu’il y a beaucoup de désarroi dans la classe dirigeante, aggravé par toute la rhétorique de division politique et les querelles entre partis politiques en prévision des élections législatives anticipées du 20 juin. Il faut aussi prendre en considération les agressions et la violation de la souveraineté territoriale d’Arménie, les prisonniers de guerre toujours détenus en Azerbaïdjan et le deuil de notre peuple, inconsolable, avec la perte de plus de 5 000 de nos soldats.

Lorsqu’on visite les cimetières, on voit cette marée de drapeaux arméniens, flottant au vent à perte de vue. Puis on pose son regard sur les dates de naissance inscrites sur les tombes, ce sont les générations nées en 1998, 1999, 2001. Cette vision, d’un pays privé d’un tel potentiel, ne peut que vous retourner le cœur. Pour un petit pays comme le nôtre, 5 000 morts et 12 000 blessés constituent une énorme perte. La première guerre d’Artsakh a certes fait plus de victimes, mais leur sacrifice a au moins conduit à la victoire, et ses survivants étaient fiers de leur exploit.

Q. Comment faire pour aller vers une forme de reprise nationale ?

Dans ce paysage empli de discorde politique et de manque de transparence, de conjectures et de remises en cause de la vérité, de manque de confiance dans les institutions d’un gouvernement en défaut, l’Église apparaît une fois de plus comme le seul point d’ancrage. Lorsqu’une personne est en détresse, elle se rapproche de Dieu. Le besoin de spiritualité est tout à fait palpable partout où nous sommes allés. Le Vehapar (Catholicos, ndlr) et son entourage ont été accueillis avec beaucoup de chaleur et d’authenticité dans les toutes les régions où nous sommes passés. Comme à chaque temps de crise, l’importance de notre Église arménienne est renforcée, comme elle l’a été tout au long de notre histoire.

Q. Qu’en est-il de la situation politique à la veille des élections ?

Il est évident que lorsque deux Ministres des Affaires Étrangères démissionnent en moins d’un an, l’insécurité ne fait que croître. Malheureusement, l’électorat est face à un choix très difficile. Nous espérions avoir de nouvelles figures, des idées nouvelles, audacieuses, fondées sur une expertise professionnelle en matière de gouvernance. Les divisions internes d’aujourd’hui sont comparables à celles d’autres pays comme les États-Unis ou Israël. Mais contrairement à eux, l’Arménie ne dispose pas de mécanisme renforçant les structures administratives et gouvernementales ou d’institutions gouvernementales aptes à faire contrepoids à une telle instabilité. Quelle que soit l’équipe qui l’emporte, les forces opposées empêcheront tout progrès. Or, la fenêtre de tir est étroite pour qu’un gouvernement puisse prendre des mesures fortes et efficaces en réponse à la dynamique géopolitique à nos frontières et en Artsakh. Nous devons être mieux préparés aux défis qui ne manqueront pas de se présenter.

Q. Est-ce que l’un des candidats vous a contacté pour obtenir un soutien ?

Je me suis fait un devoir de ne pas m’engager, officiellement ou officieusement, avec aucun des acteurs politiques. Pas parce que je ne suis pas concerné par la situation politique, dès lors qu’elle a un impact évident sur le quotidien des personnes que nous servons, mais parce que l’UGAB résiste consciemment à la tentation de sortir du champ qu’elle s’est fixée. En tant qu’entité nationale qui sert notre nation en toute indépendance, l’UGAB a toujours réussi à œuvrer à travers le monde entier et sous les régimes successifs, en Arménie comme en Artsakh. A l’heure actuelle, une force comme la nôtre peut être un antidote à toutes les rancœurs, car nos programmes et nos projets sont explicitement conçus pour rassembler toutes les personnes de bonne volonté.

En revanche, lors de ma visite j’ai fait part de mes préoccupations aux représentants des gouvernements étrangers en Arménie, notamment aux ambassadeurs de Russie, de France, des États-Unis et de l’Union Européenne.

Q. En quoi consistaient ces rencontres diplomatiques ?

En plus de mes entrevues avec le Président de la République d’Arménie, Armen Sarkissian, et avec le Président d’Artsakh, Arayik Harutyunyan, j’ai eu l’occasion de rencontrer les ambassadeurs des pays directement impliqués dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le cadre du groupe de Minsk. Naturellement, ils ne peuvent pas en dire trop mais ils ont exprimé leurs préoccupations. Je me suis senti dans l’obligation de répondre et, au nom de la communauté mondiale de l’UGAB, j’ai exprimé notre déception collective et notre sentiment d’abandon par ces grandes puissances que nous considérions comme nos alliés. Je leur ai fait remarquer leur silence assourdissant et leur inertie dans leurs déclarations respectives, laissant de fait l’Arménie livrée à elle-même, à l’exception de l’implication de la Russie dans l’organisation du cessez-le-feu.

En fin de compte, les Russes protégeront les Arméniens tant que leurs intérêts seront également servis. A l’heure actuelle, les intérêts arméno-russes sont davantage alignés car tous deux, pour des raisons propres, ne souhaitent pas que la Turquie et l’Azerbaïdjan contrôlent la région du Caucase du Sud.

Q. Quelles ont été vos impressions lorsque vous avez atteint l’Arménie du Sud et l’Artsakh ?

C’est là que l’impact de la guerre est très concret. Nous avons dû emprunter l’ancienne route par le corridor de Latchin et traversé des terres désormais sous contrôle azéri car nous ne pouvions plus passer par la nouvelle route à travers Karvajar, achevée grâce au financement du Fonds Arménien et aux contributions de la diaspora. Nous avons ensuite dû être escortés par des unités de l’armée russe tout au long de notre voyage. Dans le village de Shurnukh, il y avait 13 maisons où vivaient des familles arméniennes. Les Azéris ont dit aux villageois : « Partez. Nous nous installons. ». Il y a un tel traumatisme que les Azéris peuvent arriver en toute impunité et les Arméniens n’osent pas résister. Ces 13 familles ont donc dû traverser la route et trouver refuge chez des villageois arméniens « de l’autre côté de la rue ». Nous leur avons promis de les aider à reconstruire rapidement de nouvelles maisons afin qu’elles soient prêtes avant l’hiver prochain.

Q. Qu’en est-il des églises en Artsakh ? Sont-elles protégées ?

En nous rendant à Amaras, la scène était terrifiante car la ville de Shushi, prise par les Azéris, se dresse au-dessus sur la colline. La délégation voulait avoir accès à Dadivank mais les Russes ont dit : « Désolés, nous ne pourrons pas le permettre ». Apparemment, trois prêtres arméniens ont quitté le monastère pour rendre visite à leurs familles mais avec la ferme intention d’y revenir. Or, les Azéris ne les autorisent pas à revenir, ce qui ne laisse que deux prêtres et un diacre sur place. Alors que nous revenions d’Artsakh en voiture, le prêtre resté sur place a appelé le Vehapar pour lui dire : « J’ai célébré le plus beau Badarak (office arménien, ndlr) aujourd’hui. Mais il n’y avait pas de fidèle parce que l’Église était entourée de soldats russes qui la protégeaient des Azéris ». Si les Russes ne protègent pas notre monastère séculaire, les Azéris y entreront certainement et le prendront.

Q. Ces scènes sont très préoccupantes. Que faut-il faire à partir de maintenant ?

Si je dois être réaliste, il me faut conclure que nous, les Arméniens, sommes essentiellement livrés à nous-mêmes en des temps très critiques. C’est en ces moments-là que nous devons nous remémorer l’histoire de notre organisation. Nous avons déjà connu des temps où tout nous semblait condamné. Mais les Arméniens n’ont jamais perdu espoir en un horizon plus radieux, surtout les nouvelles générations. Au cours du siècle passé, l’UGAB a, pour sa part, persisté dans sa mission de permettre une vie meilleure aux Arméniens, où qu’ils vivent.

Ceux qui vivent aujourd’hui en Artsakh sont les plus vulnérables à l’oppression et à la volonté d’annihiler leur identité et leur histoire. Mais l’UGAB, comme d’autres, dispose des outils et de l’expérience nécessaires pour les aider à conserver leur identité arménienne, leur langue, leur religion, leur tradition, leur histoire et surtout leur fierté d’appartenir à la grande nation arménienne présente aux quatre coins du monde. Nous l’avons fait à travers la diaspora, dans tous les pays – dans ceux qui nous accueillaient et ont su faire une place à notre culture ou dans ceux qui nous ont tenu à distance. C’est une chose laquelle nous pouvons commencer à travailler avant qu’il ne soit trop tard, tout comme nous l’avons fait après le génocide de 1915.

Nous devons prévoir tous les types de scenarii de manière proactive et stratégique, en tirant les leçons du passé et en faisant preuve d’innovation pour maintenir l’engagement des jeunes. Ce n’est qu’en prenant des mesures qui améliorent la vie des gens et qui leur permettent d’avancer que nous pourrons ranimer l’espoir et notre esprit de résilience. La flamme est faible pour l’instant, mais elle ne s’éteint jamais et c’est la raison pour laquelle je suis optimiste pour l’avenir. Nous avons besoin de davantage de compétences diplomatiques et de maturité politique au sein des dirigeants – qu’ils soient dotés de sagesse, d’expérience et en capacité d’avoir une vision de l’avenir du pays et de la nation.

Q. Qu’en est-il des programmes de l’UGAB en Artsakh, florissants avant la guerre ?

Vasken Yacoubian et moi-même avons rencontré des bénéficiaires des programmes de l’UGAB en Artsakh. Nous avons été tous deux très impressionnés par leur détermination à persévérer et prospérer. Nous avons aussi échangé avec des femmes du programme « Women Entrepreneurs » (Femmes Entrepreneurs), conçu pour permettre aux femmes d’acquérir une indépendance financière. Une participante s’est lancée dans la production de thé artisanal, avec un produit dont la qualité pourrait rivaliser avec ceux que l’on trouve en Europe. Une autre a créé une entreprise de cosmétiques qui a eu beaucoup de succès pendant la pandémie. Enfin, une bénéficiaire du programme souhaite créer un centre d’aide et de soutien psychologique et un centre social pour que les femmes puissent se réunir et s’entraider. Nous avons ressenti un grand esprit de cohésion et de solidarité parmi les membres de la communauté.

Nous avons également rencontré les participants du programme « Learn to Earn in Artsakh » (Apprendre à se développer en Artsakh) de l’UGAB qui, avant la guerre, aidait les jeunes et les adultes à apprendre l’anglais et à développer leurs compétences afin de stimuler leur carrière dans des secteurs clés tels que le tourisme et l’administration publique. Bien que leur vie ait été bouleversée, ils continuent à aller de l’avant et la promotion de cette année se préparait à fêter son diplôme en juin. Le centre TUMOxUGAB de Stepanakert a également rouvert ses portes et les étudiants nous étonnent par leur volonté de continuer à développer leurs compétences et créer des inventions et des projets créatifs. En plus de ces programmes, nous nous engageons dans de multiples initiatives de secours et de reconstruction dans la région. Sous les auspices d’Etchmiadzin, nous nous sommes engagés à financer un nouveau jardin d’enfants à Stepanakert pour les enfants de Hadrout et les autres familles déplacées. Nous avons également décidé de développer un programme de soutien au clergé local, dont le rôle est essentiel dans de telles circonstances.

Q. Un dernier mot ?

L’identité nationale d’Arménie a été redéfinie dans les années 1990 avec la récupération des territoires historiques arméniennes et la défaite militaire de l’Azerbaïdjan. Aujourd’hui, le peuple ne doit pas aller dans l’autre extrême et se définir comme victime, car cela le dédouane de ses responsabilités en tant qu’individu comme en tant que nation. L’UGAB aide et aidera à promouvoir l’esprit de résilience par le biais de projets et programmes qui célèbrent notre culture et forment notre identité, à favoriser l’ascenseur social par la formation professionnelle et l’amélioration des compétences, tout en délivrant un message de solidarité et d’espoir dans tout ce que nous menons.

Q. Que peuvent faire les Arméniens du monde entier pour contribuer à la réalisation de cet objectif ?

Ceux qui partagent notre volonté d’aller de l’avant, malgré les obstacles importants, sont essentiels à notre pérennité. Nous avons besoin de mentors, d’experts, de partenaires, de conseillers techniques, d’un éventail d’idées inspirantes par des personnes talentueuses et compétentes, dans le pays comme à l’étranger. Nous demandons à ceux qui en ont les moyens de faire des dons encore plus généreux, même si le retour sur investissement est plus risqué qu’auparavant. Nous avons l’expérience, un réseau international, des relais locaux et des partenaires dans le monde entier pour impacter durablement les vies. Lorsque nous trouvons un terrain d’entente avec le gouvernement, nous sommes ouverts à la coopération. Mais l’urgence est trop réelle pour attendre que la politique soit en mesure de répondre aux grands défis qui nous font face.

Pour plus d’informations sur les programmes de l’UGAB en Artsakh et sur la façon dont vous pouvez vous impliquer ou contribuer, veuillez contacter Anouch Dzagoyan, Directrice de l’UGAB France à l’adresse adzagoyan@agbu.org.

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